Patrick Poivre d'Arvor a souhaité écrire une lettre ouverte aux lecteurs du magazine Phosphore; je voudrais la partager.
" Cher lecteur de Phospohore,
Je veux te parler de l'anorexie, car c'est une maladie dont j'ai hélas traversé la route, et qui s'installe à l'adolescence, surtout chez les filles, mais aussi, de plus en plus, chez les garçons. Tu vis un très bel âge, où l'on est particulièrement sensible à l'air du temps , mais aussi aux miasmes qui s'y propagent. Cette fragilité peut te rendre vulnérable à certaines images de magazines qui subliment les corps trop maigres, ou des sites-pièges sur Internet. Un régime peut avoir du sens, mais seulement s'il est contrôlé. Sinon, il arrive un moment où l'on glisse dans un autre état d'esprit. Perdre du poids, et éprouver de la jouissance à cette perte. Comme sainte Thérèse d'Avila, qui souffrait d'anorexie, on plonge dans une ascèse qui donne l'impression d'être en lévitation. C'est un sentiment terriblement trompeur. Avec la privation de nourriture, les filles voient leurs règles disparaître, les os se fragilisent, la résistance physique et intellectuelle diminue... On se réfugie dans un autre monde, car on n'a plus la force de suivre les cours ou les conversations des amis. Et cette maladie, c'est très dur d'en revenir. Alors, si tu te sens glisser, n'aie surtout pas honte ? Il faut agir vite. Va consulter un médecin, ou même un diététicien, si tu veux maigrir sans danger. Et si c'est dans ton entourage qu'une amie ou qu'un frère se met à perdre trop de poids, va vers lui, va vers elle, avec un vrai sens de l'amitié et de la psychologie. Ne perds pas de temps, car l'anorexique a vite fait de s'enfermer dans son monde. Parle-lui, sans jugement moral, et sans croire qu'il s'agit d'une affaire de volonté. Parler et donner de l'amour, c'est indispensable. Avec ma fille Solenn, j'ai toujours essayé de maintenir un lien. Les lettres que je lui écrivais quand elle était hospitalisée sans contact possible avec sa famille sont devenues un livre, avec son accord. A l'époque, en 1993, l'anorexie était une maladie presque honteuse, un sujet tabou. J'étais l'un des premiers pères à aborder le sujet. J'ai reçu énormément de courrier à la suite de ce livre. Certaines malades avaient eu la force de le donner à leurs parents, pour rétablir une certaine forme de dialogue. D'autres y avaient trouvé un élan pour guérir. Parler, et même par le biais de l'écriture, peut être salvateur dans cette maladie, pour l'anorexique comme pour son entourage. Ce livre m'a aidé, moi aussi, à vivre avec la maladie de Solenn. Et quand elle s'est suicidée deux ans plus tard, l'écriture a encore été un soutien. Le soir de l'enterrement, j'ai présenté le journal, ce qui a pu surprendre certains. Face aux épreuves, chacun a ses réflexes de survie. Pour moi, il faut agir, c'est capital. Sinon je crois que je l'aurais suivie. Alors je me suis plongé dans le travail, j'ai écrit et, ces dernières années, je me suis beaucoup impliqué avec Bernadette Chirac dans la naissance de la Maison de Solenn, qui reçoit les jeunes en difficulté. Cet âge que tu traverses est parfois compliqué, et l'on a tous, à certains moments de la vie, des pulsions suicidaires, des moments où l'on se dit : « Mais à quoi bon vivre ? » Je l'ai vécu quand j'étais jeune, et j'ai encore connu plus tard de grandes douleurs. Mais malgré les épreuves, il faut se répéter que la vie est magnifique, et cela vaut la peine que tu te battes pour en profiter. L'action et la passion, qu'on les trouve ou non dans son métier, sont de formidables tremplins pour surmonter les épreuves de la vie ».